Le petit Empereur
« Ce n'est pas grave si je perds, la victoire ou la défaite n'ont pour moi plus tout à fait la même signification. Au-delà de la course, je ferai en sorte que jamais on ne l'oublie, je vais entreprendre, créer des choses, des bâtiments, donner son nom à des lieux. Certes, il faut que ma vie continue, que je retrouve la quiétude, mais il ne faut pas que son souvenir s'efface. Je veux qu'elle reste présente dans le souvenir de tous. »



Pour la cinquième fois consécutive, Bekele a réalisé le doublé au Championnat du monde de cross cette année en s'adjugeant le cross court et le cross long. Ce type est extraordinaire, il m'épate , m'impressione , les superlatifs ne suffisent pas... Il est né la même année que moi et est déjà détenteur des records du monde du 5000m et du 10 000m. Courir peut sembler un geste d'une affligeante banalité et d'une simplicité extrême. Pas avec Bekele. Ce type donne une impression incroyable d'aisance et de légèreté... Essayez de courir à plus de 20km/h, vous verrez que c'est un truc de ouf pour le commun des mortels...
Je vous ai mis ci-dessous un papier d'un journaliste de l'équipe, Jean-Christophe Collin, grand spécialiste de l'athlé éthiopien . C'est un article écrit en février 2005 juste avant les Championnats du monde cross-country, quelques semaines après la mort de la fiancée de Bekele.
LA TOMBE EST BLANCHE comme l'aube sur l'Arsi. Cette province Oromo, au sud d'Addis-Abeba, dont Asela, petite ville qui a vu grandir Haile Gebreselassie, attire depuis toujours les marchands et les guerriers.
C'est là, dans un discret cimetière sis à droite de l'église Medhani Alem, « le sauveur du monde », que repose Alem Techale. Sous une simple dalle, petite concession à la modernité de ce coin de la planète qui, jusqu'il y a peu, enterrait simplement les morts, le vent et la pluie en emportaient la trace et le souvenir.
Kenenisa Bekele aura donc un lieu pour se recueillir. Puisque depuis ce maudit 4 janvier, séjourne ici une partie de lui-même.
Ce jour-là, Alem s'était levée tôt. Kenenisa dormait de tout son saoul, harassé par l'entraînement de la veille. Mais elle l'avait quand même tiré du lit. Courir lui avait tant manqué. Championne du monde cadette du 1 500 m en 2003 à Sherbrooke, au Canada, Alem Techale avait dû interrompre son ascension en raison d'une malformation de la voûte plantaire, le temps de terminer sa croissance. Mais elle ne voulait pas attendre d'être grande. On n'est pas sérieux à cet âge-là, avait prévenu Rimbaud, venu s'échouer à Harare, là-bas derrière les montagnes.
Bien qu'il n'ait pas programmé de séance ce matin-là, Kenenisa avait tout de même enfilé son survêtement et suivi les désirs d'Alem. N'avait-elle pas accepté quelques semaines plus tôt sa demande en mariage ? Ce devait être le plus grand mariage d'Éthiopie, plus de mille invités, dans le seul luxueux hôtel du pays.
Après ses records du monde l'été dernier et sa médaille d'or sur 10 000 m et d'argent sur 5 000 m en Grèce, Kenenisa était devenu un personnage majeur d'Abyssinie. Dans le c?ur des gens, il allait poursuivre la fabuleuse destinée d'Haile Gebreselassie, son maître. La manière dont lui, l'élève, avait essayé de l'attendre lors de la finale du 10 000 m à Athènes, se retournant à plusieurs reprises, avait profondément touché le peuple éthiopien pour qui le respect des anciens constitue une valeur fondamentale. « Je voulais être champion olympique, explique Kenenisa, mais je ne pouvais pas l'abandonner là, mon c?ur ne me l'aurait pas permis. »
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Kenenisa partit pour un footing au long cours, tandis qu'Alem s'attelait à fractionner sa séance. C'est alors qu'il eut comme un pressentiment, abrégea son footing et rebroussa chemin. Il trouva Alem appuyée contre un arbre. « J'ai mal dans la poitrine », lâcha-t-elle dans un souffle. Kenenisa a dévalé la pente pour chercher son 4 × 4. Lorsqu'il est revenu, sa fiancée gisait à terre. Kenenisa l'a prise dans ses bras pour la mener à sa voiture. Il ne le savait pas, mais le c?ur d'Alem avait déjà cessé de battre. Alema avait dix-neuf ans.
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Nul ne pouvait accepter l'idée que cette jeune femme, promise à tous les succès, s'écroule ainsi dans une forêt d'eucalyptus. Ici, on meurt du sida et de la famine par millions, mais l'on ne meurt pas de courir à vingt ans. « Il n'y a pas une semaine qui passe sans qu'un Éthiopien n'apprenne la mort d'un proche, explique Richard Nerurkar, organisateur de la course Great Ethiopian Run, mais les athlètes demeurent, dans l'imaginaire, ceux qui échappent à ce destin. »
L'irrationnel va quand même laisser place à la compassion. Immense. Comme le veut la tradition éthiopienne, la défunte sera enterrée immédiatement. « C'était incroyable, raconte le patriarche de l'athlétisme éthiopien, le docteur Wolde Meskel Kostré, il y avait tout un peuple venu lui rendre hommage. » Comme si sa peine était devenue celle de tous ces gens de peu, qui n'existent aux yeux du monde qu'à travers les jambes sèches de leurs coureurs.
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Kenenisa court donc à nouveau, pas forcément pour le monde entier. « Je cours parce que c'est devenu désormais ma seule raison de vivre. Je sais qu'Alem aurait voulu que je le fasse. Au fond de moi, j'ai envie de courir. Il faut que j'accepte l'idée que les choses doivent redevenir comme avant. »
Courir, donc, parce que c'est sa vie. « Il faut que j'affronte ce drame. Nous sommes tous paniqués par l'idée de la mort. Je suis comme tout le monde. Je vais donc devoir me durcir pour traverser cette épreuve. Ce qui m'arrive me rapproche des autres, un être humain ne peut vivre seul dans ce genre de circonstances, et j'ai besoin d'eux », reconnaît Bekele.
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« Je sais que si les gens peuvent me soutenir, en revanche, je ne peux compter que sur moi-même pour me sortir vraiment de ce drame. Je sais aussi que si je parviens à redevenir le coureur de la saison dernière, en revanche je ne serai plus jamais le garçon que j'étais. Car je n'oublierai pas ce qui est arrivé. Je peux le dépasser, mais pas l'oublier. Alem restera en moi, quelque part dans ma vie. »
D'autant qu'il y aura toujours l'odeur de l'injera (plat éthiopien) ou l'allée de lilas d'Asela qu'elle aimait tant pour le renvoyer à ce passé. « Mais ce passé m'appartient, il fait partie de moi. Je suis croyant, du rite orthodoxe, selon lequel l'esprit de la personne demeure. Aussi, je sais qu'Alem est là, près de moi. Qu'elle me regarde. » Son visage s'anime. « Je sais ce qui la rendait heureuse et je vais faire tout ce qu'elle aimait. Courir et devenir celui qu'elle voulait que je sois. »